Editorial
Honte
Il faut regarder la vidéo (voir ici) que nous diffusons sur le site de liberation.fr et les clichés que nous publions aujourd'hui dans nos pages. Fixer ses yeux dans ceux des enfants hébétés et apeurés, entassés avec leurs mères derrière une porte de fer. Couchés à même le sol sur de sales paillasses élimées. Il faut regarder et se répéter encore et encore que nous sommes bien en France, à Mayotte, dans un centre de rétention administrative de la République. Le document que nous nous sommes procuré fait tout simplement honte, honte d'appartenir à ce pays qui, derrière sa bannière d'égalité et de fraternité, déshumanise les plus faibles. Tous les ans, le commissaire européen des Droits de l'homme dénonce les conditions inacceptables des étrangers sans papiers en France. Le gouvernement y a répondu par une politique du chiffre. Avec un objectif annuel à atteindre pour les reconduites à la frontière et comme principale conséquence la multiplication d'interpellations contestables. Plus retors encore, le ministre de l'Immigration, Brice Hortefeux, a décidé de disputer le droit à la Cimade de faire son travail nécessaire de témoignage dans les centres de rétention.
A voir notre vidéo, on comprend mieux pourquoi. Avec la désagréable impression que l'éloignement de la métropole permet encore un peu plus tous les dérapages. Un contrôleur général des lieux de privation de liberté vient d'être nommé. Il se doit de se rendre au plus vite à Mayotte et de remettre dans l'urgence son rapport sur la réalité des centres de rétention français.
Interview
Recueilli par GAËL COGNÉ
Dominique Versini est la défenseure des enfants. Elle s'est rendue à Mayotte en octobre. A son retour, elle avait dénoncé de «nombreuses atteintes aux droits fondamentaux des enfants». Elle avait visité le centre de rétention de Pamandzi.
Comment avez-vous été alertée sur la situation du centre de rétention de Mayotte ?
En septembre 2007, la Cimade m'a contactée. Les conditions du centre étaient plus que précaires. Il n'y avait ni lits, ni matelas. Les gens mangeaient dans des bassines en caoutchouc sans couverts. Aucune séparation entre les hommes et les femmes n'était prévue. On trouvait des enfants [ce qui est illégal, ndlr], parfois seuls. Ils n'étaient pas protégés des adultes. J'ai alerté le préfet. Il a procédé à des améliorations. Mais on partait de loin.
Jusqu'ici vous n'étiez jamais allée à Mayotte ?
Non, mais j'ai décidé de m'y rendre en octobre. En avril, la Commission nationale de la déontologie et de la sécurité avait rapporté que les conditions de vie dans le centre portaient gravement atteinte à la dignité des mineurs.
Racontez-nous ce que vous avez vu lors de votre passage.
Ça ne ressemble pas aux centres de rétention qu'on peut voir en métropole. Il y a deux grandes pièces. Une pour les hommes, l'autre pour les femmes et les enfants. Les gens passent là une journée, voire deux. Un avion fait des navettes quotidiennes vers l'île d'Anjouan et un bateau chaque semaine. Le jour où j'y suis allé, il n'y avait pas grand monde. Une vingtaine de femmes et d'enfants, quelques hommes. Les femmes et les enfants étaient assis sur des matelas, les hommes par terre.
Outre les conditions d'accueil, avez-vous observé d'autres dysfonctionnements ?
D'abord, il m'a été confirmé qu'il peut arriver que des mineurs soient reconduits avec des adultes sans vérifier si ce sont bien leurs parents. Les gens n'ont pas de papiers, on ne peut pas vérifier leur état civil. Ensuite, et ça, je n'ai pas pu le vérifier, on m'a rapporté que des jeunes qui déclaraient avoir 16 ou 17 ans étaient enregistrés comme nés le 1er janvier 1990. Ce qui leur fait 18 ans. Et deviennent expulsables. Rien ne distingue un jeune de 17 ans d'un autre de 18 et deux jours, et les examens osseux ne sont absolument pas fiables. Ce sont des atteintes fondamentales aux droits des enfants.
Pensez-vous que ce genre de pratiques pourrait avoir cours en métropole ?
Il y a un décalage entre Mayotte et la métropole. Quelles que soient les difficultés, il faut rappeler le droit. Un enfant n'a pas à séjourner dans un centre de rétention et sûrement pas sans ses parents. Il m'a été répondu qu'on n'a pas les moyens de faire autrement, mais il y a des lois qui protègent les mineurs, des engagements internationaux.
Dans votre rapport, vous évoquez le cas des mineurs isolés.
Des femmes accouchent à Mayotte et laissent leur enfant, pensant qu'ils auront la nationalité française. Les enfants restent, pris en charge par un proche. Beaucoup vivent dans des bidonvilles. Une association - Tama - s'occupe d'eux. Mais la protection de l'enfance est une mission du conseil général qu'il ne remplit pas. Depuis peu, l'association intervient dans le centre de rétention, à la demande du préfet. Elle essaye de vérifier que des parents ne partent pas sans leurs enfants.
Qu'avez-vous fait en rentrant en métropole ?
J'ai rédigé un rapport transmis au président de la République, rencontré des gens du cabinet de Brice Hortefeux, nommé un correspondant territorial... En dehors de la situation du centre de rétention, il faut souligner qu'à Mayotte, les soins ne sont gratuits que pour les personnes qui cotisent à la sécurité sociale. Or, il n'est pas acceptable de faire des restrictions sur l'accès au soin pour les enfants sans papiers. Il y a aussi un gros souci sur la protection sociale.
REPORTAGE
MAYOTTE, correspondance REMI CARAYOL
Le Centre de rétention administrative (CRA) de Pamandzi, Abdou le connaît bien. «J'y suis passé quatre fois, j'ai été expulsé quatre fois, je suis revenu quatre fois», dit-il dans un sourire amer, assis au fond de sa case en tôle située dans les bas du village de Mtsapere. «Quand on est là-dedans, on n'a pas envie de parler», raconte-t-il. «On dort ou on regarde la télé, mais on ne parle pas. On espère qu'une chose : être amené à l'aéroport et monter dans l'avion.»
Arrivé à Mayotte en 1999, Abdou, natif d'Anjouan, l'île la plus proche, située à 70 kilomètres au nord de Mayotte, a été arrêté en 2004, en 2007, et deux fois cette année. «Je suis toujours revenu quelques jours après, le temps de me faire envoyer l'argent nécessaire pour payer les passeurs. C'est ici qu'est ma vie : j'ai un travail, mes amis, mes enfants, qui sont tous deux nés à Mayotte...» Sa femme, elle, vit à Anjouan depuis quelques mois. «Elle est malade et a dû rentrer dans son village pour se faire soigner par les plantes.» Abdou n'a pas de papiers, mais il travaille dans un atelier de couture «qui marche bien». Récemment, lui et son collègue également sans papiers ont réalisé les robes pour l'élection de Miss Mayotte...
«Pas besoin de papiers». Son voisin, Mohamed, un Anjouanais qui passe sa vie entre son île natale et Mayotte, a fait mieux : il travaille dans un atelier d'artisanat de mobilier sculpté qui, régulièrement, fournit les préfets sur le départ. «On a également vendu des pièces au conseil général», dit-il. «On est tous des clandestins.»
Plus au nord, à Majicavo, dans un paysage d'anarchie urbaine, Salima a profité de ses petites-filles. L'histoire de cette grand-mère est emblématique : âgée de 58 ans, cette mère de cinq enfants dont trois filles, elles-mêmes mères de deux enfants chacune, tous nés à Mayotte, n'avait jamais demandé de titre de séjour. «Quand elle est arrivée à Mayotte, on n'en demandait pas. Les gens n'avaient pas besoin d'avoir des papiers», raconte l'une de ses filles. Le 5 janvier 2006, alors que des policiers organisaient une descente dans son quartier, elle a été arrêtée. Arrivée à Mayotte quatorze années auparavant, elle a été reconduite à la frontière le soir même. «On est venu à Mayotte en 1992», raconte sa fille Fatima. «Moi, j'avais 5 ans. Avant, on vivait à Anjouan. Mon père était venu ici travailler, puis on l'avait rejoint. On était arrivées en avion, on a même le tampon [de la Police aux frontières] sur notre passeport. A l'époque, il n'y avait pas de visa, les gens étaient libres. On a toutes fait nos études ici. On a toujours vécu dans cette maison.» Perdue à Anjouan, dans une île où seule une lointaine cousine était capable de l'héberger, Salima a dû patienter six mois avant de pouvoir rentrer «chez elle», comme l'expliquent ses filles. «Qu'est-ce-que je faisais à Anjouan ? Mes enfants sont à Mayotte, mes biens aussi. Je suis étrangère à Anjouan. C'est ici que j'ai fait ma vie.»
«Proximité». Selon les estimations officielles, les «clandestins» représentent un tiers des 178 000 habitants de Mayotte. Cette notion est cependant particulière dans cette île qui, en 1975, a choisi de rester française quand ses trois voisines optaient pour l'indépendance. «Passée dans le langage commun pour désigner le collectif des immigrés comoriens à Mayotte, l'expression de "clandestin" paraît pourtant assez peu appropriée pour décrire la réalité existentielle de cette population, note le sociologue David Guyot. La grande proximité culturelle entre Comoriens et Français natifs de Mayotte conduit à une insertion très diffuse de la population immigrée dans le tissu social et urbain du territoire d'accueil.»
«On nous traite de clandestins, mais on vit comme les Mahorais. On prie ensemble. On participe aux mêmes cérémonies. On joue dans les mêmes équipes», dit Houssein, un jeune au physique d'athlète qui végète à Kaweni, le plus grand bidonville de l'île où s'entassent des milliers de Comoriens dans des cases en tôles perchées sur les pentes de la colline.
Sur les hauteurs du bidonville, la colère succède souvent à la résignation devant le spectacle de la zone industrielle que ce quartier domine. «Les Mahorais nous rejettent, mais quand ils ont besoin d'un maçon, ils nous appellent, nous payent 250 euros par mois, puis nous oublient.» Régulièrement, les habitants de Mayotte réclament en effet leur départ. «Ils représentent une menace, tant au niveau sécuritaire qu'économique», indique un membre d'une association «de défense des intérêts des Mahorais». «Ils doivent tous partir», dit-il. S'il reconnaît qu'ils sont «des frères», il estime que «le choix des Mahorais de rester français doit être respecté», et que les Comoriens «n'ont qu'à rester chez eux».
Alors que les naufrages de kwassa, les embarcations clandestines, sont nombreux entre Anjouan et Mayotte (on en dénombre six en 2008, pour un bilan de 25 morts et environ 80 disparus), le dernier en date, qui a fait 14 victimes le 20 novembre, a montré à quel point la tension est vive dans l'île. Les jours suivants, les habitants de la commune de Bouéni ont refusé que les corps repêchés soient inhumés dans le cimetière villageois. «L'Etat renvoie les vivants, il peut bien renvoyer les morts», expliquaient les manifestants...
CATHERINE COROLLER
Les cris d'alarme lancés aussi bien par Dominique Versini, la défenseure des enfants, que par des associations comme la Cimade sur les conditions de d'enfermement des étrangers au Centre de rétention administrative (CRA) de Mayotte ont-ils été entendus ? Lors de son passage dans l'île, le 16 mai, Yves Jégo avait promis la construction d'un nouveau CRA de 140 places. Hier, les services de Brice Hortefeux affirmaient que l'engagement serait tenu. Une somme de 20 millions d'euros devrait être débloquée d'ici à 2011 à cette fin. La date d'ouverture de ce nouveau centre n'est en revanche pas fixée.
Chiffres en hausse. La volonté du ministre de l'Immigration est claire: il n'entend pas relâcher la «pression très forte» mise sur les clandestins «dans les départements et collectivités d'outre-mer».«En 2006, le nombre d'éloignements y a progressé de 53 %, pour atteindre près de 24 000, se félicitait-il en novembre 2007. Sur les neuf premiers mois de l'année 2007, nous dépassons nos résultats de la même période en 2006.» A Mayotte, le chiffre des expulsions est de 16 000 chaque année, dont 2 à 3 000 mineurs.
Problème : ces reconduites à la frontière se font sans témoins. La Cimade qui dispose par convention avec l'Etat de bureaux dans les CRA métropolitains n'a jamais pu obtenir les mêmes facilités à Mayotte. «Ça fait très longtemps qu'on demande des habilitations et qu'on ne les a pas, regrette Damien Nantes, responsable à la Cimade du service défense des étrangers reconduits. Ponctuellement, des bénévoles peuvent s'y rendre en visite à la demande d'étrangers ou de leur famille pour tenter de les assister, mais c'est tout.» Et le ministère semble se satisfaire de cette situation. Mayotte ne figurait pas dans l'appel d'offre lancé en août pour ouvrir à d'autres associations que la Cimade, les missions d'information et d'assistance juridique dans les centres de rétention administrative. Appel d'offre retoqué depuis par le tribunal administratif. «Il n'y a pas de volonté ministérielle que les étrangers retenus à Mayotte bénéficient des mêmes mesures d'accompagnement qu'en métropole, et que la société civile voit un peu ce qui se passe dans ce centre», commente Damien Nantes.
Dans les clous. En métropole, la situation est évidemment différente. La vigilance des associations contraint l'Etat à rester à peu près dans les clous de la légalité. Les objectifs d'Hortefeux sont pourtant les mêmes: expulser un maximum de clandestins. L'objectif était de 26 000 reconduites pour 2008. Le ministère n'a pas fait connaître les chiffres définitifs même s'il déclarait en octobre que le nombre des expulsions pour les neuf premiers mois de 2008 dépassait celui de toute l'année 2007. La volonté d'Hortefeux de mettre une Cimade, jugée trop critique, en concurrence avec d'autres associations dans les CRA a également été vue comme une tentative de poser une chape de plomb sur ce qui se passe dans ces lieux.










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boboni, Posté le dimanche 21 décembre 2008 13:11
je suis très choqué par les faits énoncés ici. Malgré l'indifférence des autorités françaises laissant le libre court aux nationalistes mahorais et à la police des frontières à faire la politique de liquidation des comoriens. Bien sûr c'est important de reveler les conditions dans lesquelles les comoriens sont confrontés mais aussi il est indispensable de montrer qu'aucune organisation internationale n'a reconnu le droit à la france d'occuper Mayotte. La declaration de l'indépendance unilatérale a été signée par Giscard en 1975 et je ne comprends pas pourquoi nos confrères mahorais parlent de choix. une chose est sûre, si une partie d'un population n'a pas élu un candidat lors d'un vote, cela ne signifie pas que ce dernier a perdu alors qu'il a eu une majorité absolu. Aujourd'hui si d'autres regions n'ont pas élu sarkozy elles ne peuvent pas dire qu'il n'est pas le président de la république. c'est le cas de Mahorais. ce n'est pas parce que la majorité a voté que l'on entâche la victoire du oui pour l'indépendance car c'est une affaire nationale et non pour une partie. Est ce qu'en france ceux qui n'ont pas choisi sarkozy vont dire leur éxécutif c'est ségolène alors qu'elle n'a pas eu une majorité? c'est la question que je me pose ar pour banaliser les choses les colonisateurs ne parlent que de choix mahorais. Mais quel choix? le réferendum était-il une question Mahorais ou comorien?
une autre incompréhension m'envahit tous les jours quand on entend les journalistes français parler des clandestins comoriens à mayotte. oublient-ils l'histoire des pays ou ils ne font que carricaturer les choses pour se credibiliser? pourquoi ils ne parlent des conditions indignes dont les comoriens sont confrontés dans leur territoir? pourquoi font-ils les amalgames sur la question mahoraise alors l'histoire en prouve les faits?