En dix années de séparatisme, l'administration anjouanaise n'avait jamais connu ça. Des fonctionnaires fédéraux dépêchés dans l'île par le gouvernement de l'Union, passent au peigne fin les comptes et dépouillent les archives de l'île. Des services sociaux aux entreprises publiques en passant par tout ce qui a trait aux finances, aucun secteur n'échappe à ces investigations. Objectif de ces envoyés spéciaux qui se relaient depuis la semaine du 14 avril : établir un état des lieux des recettes et des dépenses effectuées depuis 2005. Un travail de titan si l'on croit ces émissaires qui doivent recomposer le puzzle d'un chaos organisé avant l'arrivée d'une mission du Fonds monétaire international (FMI) dans le courant de ce mois de mai. Etrange coïncidence, les locaux qui abritaient la direction du Budget de l'île ont été saccagés par la foule au lendemain du débarquement du 25 mars. A la douane, autre place forte de l'économie de l'île, "beaucoup de dossiers ont disparu" -tout comme la directrice, lire ci-dessous-, constatent les deux inspecteurs détachés à Mutsamudu pour évaluer les comptes de ce secteur vital. Il faudra sans doute du génie pour recouper les quelques documents qui ont échappé à l'œuvre de dissimulation mise en place par l'ancien régime quelques jours avant le débarquement. "Nous avons la preuve que certains dossiers ont été arrachés des registres", soulignent les deux inspecteurs.
Chargé de caisse à la Douane de Mutsamudu à partir de 2006, récemment nommé receveur, Ibrahim Saïd Ali Petit est pessimiste. "Je me demande combien de temps il faudra pour remonter ce circuit de l'évasion." Il décrit "une gestion anarchique dont les proches du régime profitaient, chacun à son niveau". La preuve, cette note manuscrite griffonnée sur une feuille blanche sans en-tête que lui remet en notre présence un gendarme chargé de l'enquête financière. Un ordre d'exécution y est inscrit : "Veuillez récupérer 28 tonnes de ciment." Adressée à l'ancienne directrice de la Douane, Roukia Ahmed, l'une des pièces maîtresse du système Bacar, la note date du 9 février 2008 et porte la signature et le tampon du chef de l'état-major de la gendarmerie anjouanaise, qui n'est autre que le frère de Mohamed Bacar. "Voilà un exemple de ce qu'il se passait ici. Ce "mot" suffit pour que l'opération soit exécutée sans la moindre vérification", explique le receveur. Le dédouanement de la marchandise ne figure dans aucun registre et ne sera pas facturé.
Les deux inspecteurs de l'Union ont relevé de nombreux cas de ce type "d'exonération", qui permettait aux proches du pouvoir de dédouaner des tonnes de marchandises en toute illégalité. "Dix containers de 280 tonnes de ciment sont ainsi sortis de la douane, soi-disant pour la construction d'une école. Nous n'avons aucune trace de cette école. Pour tout le monde ici, ils ont atterri chez Bacar", dévoile Djaladine, l'un des deux douaniers de l'Union. "Pas étonnant, Bacar ne recule devant rien dès qu'il s'agit de gagner de l'argent", confie un ancien collaborateur qui a travaillé près de deux ans auprès du colonel.